Le partage… disparu

Il fut un temps où le geste précédait la pensée.

Ma grand-mère préparait des galettes. Elle en faisait plus qu’il n’en fallait. Non par calcul, mais parce qu’il allait de soi que quelqu’un, quelque part, en aurait besoin. Alors nous allions, enfants, frapper aux portes voisines. Les galettes encore chaudes passaient de mains en mains, sans question, sans soupçon.

On ne se demandait pas pourquoi. On donnait.

Les récipients revenaient toujours. Ils n’étaient jamais vides. On y trouvait du sucre, parfois du miel, ou un savon à l’odeur simple. Ce n’était pas l’objet qui comptait, mais le mouvement discret d’un monde où chacun reconnaissait l’autre sans avoir à s’en méfier.

Aujourd’hui, les portes sont les mêmes, mais quelque chose s’est retiré.

Le geste s’est chargé de pensée. Et la pensée, de soupçon.

On hésite à donner. On hésite à recevoir. Les contenants eux-mêmes deviennent suspects. Le verre est évité, comme si l’objet pouvait trahir une intention. Les sourires demeurent, mais ils ne disent plus rien de certain.

Dans certains lieux, on jette ce qui est offert. Non par faim absente, mais par crainte. Crainte de ce qui ne se voit pas. Crainte d’autrui, devenu opaque.

Alors chacun garde pour soi. Non par nécessité, mais par habitude.

Il ne reste du partage qu’une idée vague, presque étrangère.

Et pourtant, rien n’a changé sinon nous.

Le pain existe encore. Les mains aussi.

Mais entre les deux, il y a désormais une distance.

Partageons, malgré tout.

« Le pain partagé nourrit deux fois. »

Tradition orale amazighe (berbère)

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