
Sur les quais, il reste ceux qui regardent : les femmes, les mères, les amantes, parfois les enfants. Elles n’accompagnent pas le mouvement ; elles l’attendent. Pour elles, le temps ne progresse plus de la même manière : il s’étire, se suspend.
Il est des mots qui, rien qu’à être prononcés, ralentissent le temps. Ils imposent une douceur, une retenue, comme un pied de nez au flux pressé du monde. Saudade est de ceux-là.
Un mot qui dit l’absence comme une présence, une fanail allumée dans une maison vide.
La saudade n’est pas seulement un regret du passé ; elle est une manière d’habiter le présent avec ce qui manque. Elle évoque les départs vers l’inconnu, les visages laissés sur le quai, les promesses sans garantie. Aimer à distance. Espérer sans certitude.
Peut-on encore espérer la présence dans un monde qui semble parfois vidé de sens ?
Peut-on aimer malgré tout, alors que tout semble partir, se disperser, s’éloigner vers l’horizon ?
Nous sommes faits de ce que nous avons perdu autant que de ce que nous avons vécu.
Sommes-nous condamnés à vivre avec l’Absence — ou est-elle, au contraire, ce qui nous relie encore aux autres, à nous-mêmes, au monde ?
Chafik Ghenai
Historiquement, la saudade s’enracine dans un Portugal façonné par le départ. Dès le XVe siècle, le pays se tourne vers l’océan. Les marins quittent les ports de Lisbonne, de Porto, de Sagres, sans garantie de retour. L’horizon devient une promesse autant qu’une menace. Partir, c’est espérer — mais c’est aussi consentir à la disparition.
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