Un jour, un talent : Janette Bertrand


Photo : Julien Faugere – licence CC BY 4.0

Aux côtés de son humble mari, elle passait et repassait. Tantôt pour regagner son refuge, tantôt pour s’élancer vers le monde. À chacun de ses passages, mon écho intérieur murmurait des réflexions dont la plus vive était celle-ci : le temps, ici, s’arrête.

Si l’âge grave des rides sur le visage, l’éternité les efface dans la lumière. Son minois étincelant semble balayer les chiffres du temps pour ne laisser voir qu’une âme virevoltante, dispersant des photons comme des lettres de lumière vers l’univers tout entier. Je m’en inspirais tout en poursuivant mes tâches, celles d’un Janus moderne, ce veilleur du seuil infatigablement posté entre l’intime et l’extérieur, entre le présent et le passé.

Cette dame de cœur et de mots ne m’offrait que des regards fugaces, mais je m’en sentais soûl — au sens le plus noble et archaïque du terme. Elle incarnait l’immanence pure ; son regard devenait un acte de création qui me faisait exister au-delà de mon propre corps.

Lui ouvrir la porte me procurait la sensation de laisser passer, en une seule femme, une foule de poètes, de philosophes et d’érudits. En foulant le marbre pâle, elle ne pénétrait pas simplement dans le hall ; elle y déversait un siècle de pensées silencieuses. Une fois de plus, le temps devenait insignifiant.

Devant la force de ce qu’elle incarne, je ne compte plus les heures de garde lorsque la chance m’offre un passage ou deux de sa personne. Rainer Maria Rilke disait : « L’éternel n’est pas un temps infini, mais un instant devenu profond. » Ciel, que j’ai vécu ces instants au point d’en oublier mon propre âge.

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