Catégorie : Pensées fugitives

  • Un mot, un pays: Algérie

    El Ghorba : La mélancolie de l’espace 

    Algérie 

    Si la Saudade (portugaise) est une mélancolie du temps, la Ghorba est une mélancolie de l’espace.

    Littéralement, c’est l’exil ou l’éloignement. Chez l’Algérien, ce mot — El Ghorba — évoqué dans diverses situations, signifie ce déracinement profond, cette sensation d’être toujours étranger, partout.

    C’est un mot protéiforme qui s’est immiscé dans les discussions de tous les jours. Face à un blocage sociétal, il devient la réponse ultime ; face aux lourdeurs bureaucratiques, il se transforme en un cri de délivrance.

    L’ailleurs comme étalon

    Quand les émigrés reviennent avec des signes extérieurs de réussite, le mot circule à tout bout de champ. La comparaison sociale s’installe, et le « là-bas » devient l’étalon de mesure du bonheur.

    Mais là où le terme prend un sens beaucoup plus profond, c’est lorsque les jeunes Algériens, plus particulièrement, se sentent en décalage avec les codes conservateurs ou les pressions sociales. On entend alors la formule : Gherib fi bladou (étranger dans son propre pays).

    Une quête de lumière

    La Ghorba est ce « non-lieu » entre le désir de partir pour exister et la peur de se perdre en chemin. C’est là qu’elle prend une dimension esthétique profonde et devient une quête de lumière. Elle se transforme en école : celle de la nostalgie.

    Le voyage vers « l’ailleurs » dépasse alors le cadre de la fuite pour s’ancrer dans une migration naturelle, semblable au voyage des hirondelles ; cela fait partie d’un cycle. L’Algérien, ce « ghrib », devient une espèce de pollen emporté par le vent de la quête, s’en allant fleurir ailleurs et parfumer son entourage.

    La noblesse de l’errance

    Et puis, se confronter à l’inconnu, n’est-ce pas là une forme de noblesse ? En devenant « étranger » (Gherib), on apprend l’humilité et la tolérance. Le cœur d’un Algérien est un éternel moussafer (voyageur). S’il est vrai qu’il bat avec une intensité plus forte au souvenir de sa terre natale, « El Trab », il demeure authentique sur toutes les terres du monde.


    Note:

    Bien que les Algériens l’utilisent avec une ferveur et une douleur particulière, ce n’est pas un mot « exclusif » à l’Algérie.

  • Avons-nous tous raison ?

    Nous avons tous nos raisons de ne plus vouloir parler, ou au contraire, de ne plus vouloir nous taire.

    On « choisit » de ne rien dire pour ne pas que les choses « s’enveniment », car on sait ce que l’on cache et qu’il est parfois préférable de le « taire ». On choisit de ne pas dire les choses pour les oublier et passer à autre chose.

    On évite les questions car on sait que les réponses ne vont pas plaire et ne feront qu’aggraver la relation. Parfois, on préfère le long silence aux grands discours ; nos raisons ne sont pas toujours en adéquation avec celles des autres, et le silence aide parfois à surmonter les conflits.

    La nature a horreur du vide, mais celui-ci est parfois nécessaire pour que le mal s’y « dissolve ». Le temps guérit par le silence — le « bon » silence, celui qui intervient lorsque les paroles ne font qu’envenimer la situation. Celui qui permet la réflexion. Mais il ne faut pas qu’il dure trop longtemps, car c’est alors que [l’incompréhension s’installe].

    Nous avons tous nos raisons de nous taire ou de parler. Parfois, on se tait pour pousser l’autre à mieux réfléchir à ce qui a déjà été dit. Ou bien pour l’inciter à oublier l’irréparable. Ressasser n’est pas toujours la bonne attitude : souvent, le silence suffit à lui seul. Il en dit long.

  • La nuit me nuit 2 

    Se rendre à la nuit devient une bataille du moins pour le lucide qui passe ses jours à se prémunir de l’érosion des âmes, de se défaire de la mécanique des heures, celui qui a passe ses jours patiemment à rechercher des cœurs vigilants. 

    Le passé n’existe plus et pourtant il est là, ses débris m’entoure comme le noir totale de la chambre et ne subsiste de lumière que celle qui se trouve dans la Conscience Pure. 

    Une conscience qui se bat contre sa «  nouvelle journée » ou le temps  à contrario du jour qui lui est linéaire celui de la nuit devient circulaire. Place au combat d’un autre type celui de rechercher la vérité, celle qui est inaccessible aux « dormeurs ». L’insomnie donne accès au cri de la nuit, celui d’une émanation d’un éveil forcé, celui d’un Cioran face à l’absurdité de la vie et de la torture de l’insomnie échoue à articuler, il ne reste que le cri. 

    On s’endort rarement seul: « derrière nous » se trouve l’hyper-presence de soi, ce masque que nous portions la journée. Dans le noir, le monde extérieur disparaît, et le « Moi » prend toute la place. Se rendre à la nuit devient une sorte de résistance, c’est rester éveillé au poste de garde de l’existence, même si ce que l’on voit est douloureux.

  • Basculement 

    Il suffirait d’un infime déséquilibre pour faire vaciller l’univers tout entier.

    Il en va de même pour les relations humaines : parfois, souvent même, une seule pensée qui n’est pas en accord avec celle de l’autre suffit à tout fissurer. Et alors, une relation qui a duré des années peut partir en fumée, comme si elle n’avait jamais existé.

    Jadis, une relation de quelques mois seulement portait déjà en elle une valeur réelle, presque sacrée, qui grandissait au fil du temps. Chaque rencontre ajoutait sa part de mortier à l’édifice. Les silences eux-mêmes consolidaient les liens, et les différends, loin de tout détruire, venaient éprouver la solidité de ce qui se construisait.

    On peut imaginer deux correspondants d’un autre temps : séparés par des kilomètres, ils s’écrivaient des lettres qui mettaient des semaines à arriver. Chaque mot était pesé, chaque phrase déposée comme une pierre dans une œuvre commune. Une maladresse n’effaçait pas l’attente, ni les pages déjà noircies d’attention. Il fallait du temps pour abîmer ce que le temps lui-même avait façonné.

    De nos jours, à l’ère des réseaux sociaux — qui ne sont plus que des réseaux, sans fond ni trame — les relations se tissent à la hâte et se défont avec la même facilité. Elles naissent dans l’instant et meurent dans l’instant. Le long terme s’efface devant l’immédiat, et l’instant présent se mesure souvent à ce qu’il peut rapporter.

    Il suffit désormais d’un regard mal interprété, d’un sourire de travers, d’un mot trop rapide, d’un souffle même… pour que tout se délite. Là où autrefois il fallait un conflit réel, profond, presque irréparable pour briser un lien, aujourd’hui une simple dissonance suffit à le condamner.

    Comme si, dans ce monde accéléré, les relations avaient perdu leur gravité — et qu’au moindre déséquilibre, elles n’avaient plus la force de se retenir de tomber.

  • Le couple : l’autre entité

    Chaque couple est une alchimie à part entière. À lui seul, il forme tout un monde, régi par ses propres lois, discrètes et souvent inavouées. La loyauté émotionnelle est, à mes yeux, l’ingrédient principal pour que cette alchimie opère et perdure.

    Vient ensuite le respect des différences. Le conformisme est, selon moi, le poison « idéal » pour étouffer l’évolution, l’essor et l’intégrité d’une union. Le couple doit être une création singulière et non une copie carbone ; car la copie, inévitablement, tache.

    Martin Buber évoquait le rapport Je-Tu. Dans un couple, il y a moi, toi… et le lien : une entité vivante qui dépend de l’un et de l’autre. L’harmonie doit se former naturellement entre l’époux, l’épouse et ce « troisième être » trop souvent ignoré.

    Se donner constamment des projets à réaliser est essentiel. Un couple sans projets, ce sont deux êtres séparés qui vivent en parallèle.

    Être comblé ne doit pas être l’objectif premier. L’autre n’a pas vocation à combler nos carences affectives personnelles, mais à partager un épanouissement. Le partage est la clé universelle. Elle ouvre les portes pour fuir la solitude fondamentale et trace les chemins nécessaires pour conjurer l’absence.

    L’autre « poison » réside dans la surabondance des choix ; l’ailleurs n’est pas toujours meilleur. L’individualisme est devenu le « Dieu » moderne. Les anciens avaient-ils mieux compris que nous qu’un couple est un foyer, une équipe, une entité ?

    Un couple est un tout, à l’image de l’amour. Comme le suggérait si bien Camus : « Aimer, c’est donner raison à l’autre qui a tort. » Tort de manquer de temps pour sa moitié, tort de manquer d’écoute…

    Aimons notre entité commune.


    À ma tendre,
    présence discrète
    dont la lumière veille sur notre union.

  • Un mot, un pays: La Sobremesa ou le « Moment M » espagnol

    Espagne – Sobremesa : moment passé à table après le repas à discuter


    Le repas tisse des liens ; demeurer à table après la dernière bouchée les prolonge. Les Espagnols l’ont bien compris. C’est un art de vivre qui définit leur rapport au temps et aux autres. Une fois le repas fini, place au café, à un digestif ou à une douceur : la conversation se libère, le temps semble ralentir et la table devient un lieu de communion.

    Une dimension psychologique s’ouvre alors, laissant ses bienfaits nous atteindre : digestion émotionnelle autant que physique, sentiment d’appartenance, création de souvenirs… En somme, tous les ingrédients d’un ciment social. Un ciment devenu rarissime à notre époque, où la productivité immédiate est trop souvent le seul « menu » proposé.

    Le concept est si ancré qu’en Espagne, un restaurateur ne vous apportera jamais l’addition sans que vous la demandiez explicitement. Prenons le temps avant « qu’il ne nous prenne ». Prenons le temps de nous parler, de nous écouter, de nous tolérer… simplement, prenons le temps.

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