Catégorie : Pensées fugitives

  • L’autre rive

    Longtemps, j’ai eu une peur viscérale de l’eau.

    Même une simple baignoire suffisait à m’angoisser.

    Et pourtant… aucune blessure d’enfance, aucun souvenir traumatique.

    Rien, en apparence, ne justifie cette crainte.

    Pas de génétique. Pas de logique.

    Peut-être les vestiges d’une mémoire ancienne, oubliée.

    Karmique, diront certains.

    Ou peut-être un écho d’émotions profondes, indomptées,

    que je porte en silence

    et qui, parfois, me submergent.

    Ou bien est-ce simplement cela :

    l’impossibilité de lâcher prise.

    Le refus de me laisser porter.

    Et malgré tout…

    Je suis fasciné par l’eau.

    Pas l’eau calme, enfermée, stagnante.

    Mais celle qui bondit, déborde, improvise :

    les rapides, les torrents, les vagues.

    L’eau vive m’apaise.

    Elle trouble le flot de mes pensées, les disperse.

    Elle m’arrache à mes cycles mentaux,

    m’ouvre un passage que je ne contrôle pas.

    Son tumulte me soulage.

    Comme une hypnose douce,

    où l’imprévisibilité des courants devient un langage,

    une musique intérieure qui me désarme.

    Et dans ce désarmement,

    toujours une leçon discrète, profonde.

    Celle du Tao :

    Ne pas lutter contre ce qui revient.

    Contourner.

    Épouser les formes.

    Aller, même lentement, vers l’autre rive.

    Chafik G.

  • L’ego, l’artisan du mal ?

    Il n’apporte aucune pierre à l’édifice de l’harmonie. Il y aura toujours des fissures sur tel ou tel mur, si bien que la vie quotidienne dans cet édifice manquera toujours d’équilibre.

    Il déphase le comportement de celui qui s’enfle d’ego, le désaccorde de son entourage, qu’il perçoit alors comme constamment fautif. Pourtant, c’est lui qui ne marche plus sur le même pied d’égalité, qui ne danse plus au même rythme.

    Il éloigne les cœurs, qui se retrouvent à battre sous des cieux étrangers. Des cœurs en exil dans leur propre corps, causant des dégâts intérieurs parfois irréparables.

    Il œuvre en silence, contre nous, contre vous.

    Chafik G.

  • Quincy Market, le marché de la joie ?

    Après Boston, un sourire persiste :

    Quincy Market, ce lieu vibrant,

    où tout se vend… sauf la joie.

    Celle-ci s’y donne sans compter,

    abondante, libre, sans fard.

    Dès le seuil franchi,

    un frisson ancien nous effleure.

    Le passé nous parle doucement,

    au fil de cette ligne rouge,

    le Freedom Trail,

    qui trace au sol une mémoire en marche.

    Ici, l’histoire ne s’expose pas —

    elle respire.

    Et plus on avance,

    plus la joie se densifie,

    dans l’arôme des soupes,

    le sel des fruits de mer,

    le trouble délicieux des cuisines mêlées,

    et le rire des tables partagées.

    Un vent léger soulève les cœurs.

    Les soucis restent à la porte —

    ce monde-là ne connaît pas la hâte.

    On flotte, presque,

    de stand en stand,

    parmi les babioles, les souvenirs,

    ces petits riens qui gardent trace d’un moment

    où le monde semblait léger.

    Et puis…

    à l’extérieur, aux deux extrémités,

    le marché devient théâtre.

    Des artistes surgissent,

    jongleurs, chanteurs, funambules de trottoir —

    et l’émerveillement renaît,

    comme un feu de joie dans les yeux des passants.

    Enfin, en guise d’au revoir :

    un cappuccino goût noisette.

    Un nuage mousseux,

    symbole discret de tendresse,

    de richesse simple,

    et de joie — encore.

    Oui, la joie.

    Chafik G.

    
    
    
    
    


    Aucun cri ici — seulement une voix, et peut-être une écoute. 

  • Brûlot

    Je me suis consumé à aimer l’Autre jusqu’à sentir le brûlé. Jamais je ne distinguais chez lui d’extincteurs discrets ni d’étoffes humides pour étouffer l’incendie de mon cœur, nourri par ma longanimité trop timide, trop douce, presque invisible.

    Je me suis tant brûlé que j’ai perdu la mémoire du frais, la sensation du corps et les élans de l’esprit. Et pourtant, cette chaleur âpre que je portais en offrande n’a jamais su réchauffer les cœurs de ceux qui, toujours prompts à quémander davantage, demeuraient figés dans leur froid.

    Je me consume pour l’Autre, mais jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que les richesses clinquantes se tarissent comme des rivières en fin de monde ? Jusqu’au jour où, dans un sursaut de conscience, je parviendrai à brûler son ego, ne serait-ce qu’un instant ? Jusqu’à ce qu’il daigne, lui aussi, se livrer aux flammes — non pas celles de la destruction, mais celles de la solidarité, de la bienveillance, de l’attachement véritable ?

    Peut-être est-ce la douleur de mes brûlures qui me pousse à espérer ainsi, à rêver de réciprocité dans ce théâtre incandescent. Continue à brûler, Chafik. Car les âmes qui t’aiment ne fuient pas la chaleur : elles s’y reconnaissent. Elles veillent en silence autour de ta braise, et quand viendra le soir de ton dernier embrasement, elles seront là, à recueillir la lumière — ultime offrande d’un cœur qui n’a jamais cessé d’aimer, même dans la cendre.

    Chafik G.

    Pas de pique, pas de blason — juste une lueur posée là.