Catégorie : Pensées fugitives

  • Je suis le monde

    Je suis le monde, mais le monde n’est pas moi.

    Nous sommes aux antipodes l’un de l’autre — et pourtant, nous ne faisons qu’un.

    Je suis le monde.

    À chaque action, il me semble plus éloigné que je ne le pensais.

    À chaque rêve, même.

    Il change, et me laisse en disgrâce — et pourtant, je ne peux m’en séparer.

    Où irais-je sans lui ?

    Je suis le monde.

    Il m’échappe vers un autre âge, et je deviens révolu.

    Tandis que je m’obstine à croire que nous vivons encore l’âge d’or,

    lui semble avancer vers celui du fer, du feu… et du vide.

    Il accélère. Pour dépasser quoi ? Qui ?

    Sa finitude m’échappe,

    et me pousse — malgré moi — à accélérer aussi,

    par crainte, peut-être, d’être mis au banc des dépassés.

    Suis-je, fondamentalement, en exil permanent ?

    Loin d’un “chez-soi”, d’un sens, d’un socle ?

    Et pourtant, ce monde est moi.

    Je l’ai adopté dès la naissance.

    Dans mes efforts comme dans mes rêves.

    Dans mes espoirs comme dans mes désespoirs.

    Je l’ai instantanément admiré,

    mais à présent, les différences se creusent,

    les distances s’éloignent,

    et les murs se dressent entre nous.

    Je suis le monde.

    L’ancien.

    Je marche à sa bordure, malgré tout,

    car il n’y a pas d’ailleurs.

    Chafik G.

  • Stand-by

    Comme un embarquement de dernière minute à l’aéroport, dépendant des places disponibles. On attend, sans savoir si l’on sera vraiment du voyage.

    J’attends un vol qui n’existe que dans ma tête, vers un ailleurs que je n’ai jamais vu, jamais entendu nommer. Et pourtant, j’attends.

    Quoi ?

    À cet instant précis, même parler devient difficile — comme un enfant qui voudrait s’exprimer, mais à qui les mots manquent.

    Alors il se débat. Moi, je laisse mes pensées se débattre à ma place.

    Penser, c’est apprendre encore, disait Camus. La pensée est révolte, tension, apprentissage.

    Mais là, durant ce stand-by, même la pensée est absente.

    Il est des heures, dans l’ombre des gestes répétés, où même la pensée s’absente — laissant au souffle seul la garde de l’instant.

    Un état végétatif, sauvage, flotte en moi.

    Un état étrange, presque vierge, propice peut-être à la naissance de nouvelles pensées — là-bas, dans ce que Heidegger appelait le silence originel.

    Est-ce pour cela que j’attends ?

    Chafik G.

  • Peindre les étoiles malgré tout

    Contre les regards lourds, pour les âmes qui savent.

    Il y a des étoiles que seuls certains peuvent voir, et d’autres que seuls les audacieux osent peindre.


    Ce que l’esprit de l’homme peut concevoir et croire, il peut l’accomplir.
    Napoleon Hill

    Que celui qui sait peindre les étoiles le fasse, sans attendre.

    Sans attendre l’approbation de qui que ce soit.

    Sans espérer un signe d’encouragement de ceux qui gardent les yeux rivés au sol.

    Votre regard, lui, devrait viser plus loin — du matin jusqu’à la nuit — vers les étoiles les plus lointaines.

    Peignons-les, et déposons-les au sol, sous les yeux de ceux qui observent en fronçant les sourcils :

    « Pourquoi peint-il des étoiles ? La lumière du jour ne lui suffit-elle pas ? »

    Peignez-les sur la toile ou dans les cœurs, mais peignez-les, surtout, pour couvrir les regards froids qui refusent jusqu’à votre existence.

    Peignons ces étoiles trop brillantes pour les prunelles ternies par le mépris — ces prunelles lourdes, qui éteignent plus qu’elles n’éclairent.

    Et surtout, peignons-les pour les regards complices, ceux qui savent.

    Ceux qui savent qu’en vous, peut-être, brillent déjà des étoiles.

    Chafik G. 

  • Le silence, mon silence

    Parler, jacasser — on ne jure plus que de cela. Le silence dérange, même le plus restaurateur, le plus thérapeutique, celui qui peut stimuler la neurogenèse.

    Il faut parler, même pour ne rien dire. Parler, sinon on devient une personne non grata.

    Le silence rend l’autre méfiant — cet autre qui ne sait plus entendre ce qui échappe aux mots du quotidien.

    Ces mots répétitifs, vides, sans intérêt.

    Parler du beau ou du mauvais temps, d’un sport en particulier, d’un film déjà vu, d’un collègue toxique… Toujours les mêmes sujets, à longueur d’année.

    Le silence devient alors synonyme de marginalité — non celle, bienfaitrice, catalyseuse de changements sociaux, mais celle de l’exclusion, de l’isolement. Celle qui vous fait perdre vos droits et vous rend vulnérable.

    Il trouble, car il est anti-interprétation immédiate.

    Il est mon bouclier contre l’absurde, contre l’oppression — à l’instar de Kafka.

    Mais surtout, il est ma nature. Une nature qui n’attend aucune interprétation.

    Chafik G.

  • Nu jusqu’à l’âme

    Jusqu’au bout Ira ma fragilité

    Ma vérité nue, celle qui ne craint ni les regards, ni les voix méchantes.

    Elle ira, oui, caresser tout ce qu’il y a de vivant en moi.

    Elle sera, à jamais, ma lucidité.

    Celle qui me permettra d’être poète, créatif,

    Celle qui m’aidera à me recentrer sur l’essentiel.

    Le superflu, lui, ne sera jamais un lest capable d’alourdir mon existence.

    Elle ira jusqu’au bout de mes mots,

    Jusqu’au cœur complexe de ma nature humaine.

    Jusqu’aux crises psychotiques d’un Van Gogh —

    Ce génie rejeté, jamais reconnu de son vivant,

    Mais qui, pourtant, tentait de créer la vie en couleur,

    Avec dynamisme et intensité.

    Jusqu’au bout ira ma fragilité —

    Ma force douce, comme disait Christian Bobin,

    Celle qui ne s’impose pas,

    Qui écoute, attend… et aime.

    Comme la flamme d’une bougie,

    Tremblante au moindre souffle,

    Mais capable d’éclairer toute une pièce,

    Elle sera, jusqu’au bout, lumière.

    Parce qu’elle acceptera toujours de se consumer

    Pour éclairer.

    Chafik G.

  • Montréal, insomnie douce

    La nuit, Montréal s’illumine autour de moi. Minuit. Fin de quart. Fin d’effort.

    Début des échos lointains : un sifflement de vent, le roulement d’un train, et moi qui tâtonne au rythme des dernières voitures, des rares passants.

    Montréal est là — ou plutôt : j’y suis, dedans, jusqu’à sentir sa fragrance naturelle.

    Un mélange d’asphalte, d’humidité, de parfum de fleurs nocturnes… et de mon propre souffle, aux accents de chewing-gum à la  fraise.

    Elle respire comme moi. Elle chuchote.

    Et moi, je chuchote à personne… ou peut-être aux itinérants, toujours présents, toujours fidèles au bitume.

    Aux policiers, aux ambulances, qui sillonnent la ville comme des jets de lumière.

    Le bourdonnement souterrain du métro résonne en moi comme les instants durs de mon quart du soir.

    Les conduits d’aération soufflent, comme pour rivaliser avec le vent qui décoiffe les jolies femmes encore debout.

    Les vitrines tamisées des boutiques, comme des phares discrets, éclairent des trottoirs… et parfois, des idées poétiques.

    Non, elle ne dort pas tout à fait, Montréal.

    Les cœurs des noctambules — toutes catégories confondues — poursuivent leur route jusqu’au bout de la nuit.

    Et moi, jusqu’au bout de mes rêves.

    Chafik G.