Catégorie : Pensées fugitives

  • Avant, j’étais vieux 

    Autrefois, le vieillard habitait mon être.

    Je me croyais âgé malgré ma jeunesse encore en fleur. Je n’osais me divertir, redoutant d’être la cible des railleries : corps jugé trop frêle, non conforme aux canons, teint trop marqué, allure à rebours des modes.

    Je cherchais un réconfort illusoire dans les excès de cocktails et de compagnies tapageuses, uniquement par grégarisme, afin de feindre la force et l’insensibilité face aux moqueries. Les autres me paraissaient toujours plus jeunes, plus beaux, et surtout promis à la réussite de tout ce qu’ils entreprenaient.

    J’étais « le vieux » parmi les jeunes, celui qui grommelait, qui se plaignait des maux du corps comme des blessures du cœur, trop sensible aux douceurs affectives, prématurément sage, presque philosophe. Bref, un ancien au milieu de la verdeur.

    « Il fait trop froid », disais-je parfois. « Il est tard, il faut rentrer. »

    Ainsi parlais-je, moi qui redoutais les caïds et me sentais démuni comme un vieillard face à des malfrats.

    Ma vue se troublait dans l’obscurité des boîtes de nuit, mes tempes battaient douloureusement, et ma santé se détériorait sous le poids des préjugés. L’ombre de l’hypocondrie planait à chaque évocation de maladie.

    Chaque innovation technologique semblait me dépasser ; les objets nouveaux me rejetaient vers l’obsolescence. J’entendais mes amis me qualifier de « vieux jeu », tandis qu’eux se croyaient éternellement jeunes.

    Aujourd’hui, une énergie nouvelle circule en moi.

    Le regard des autres m’effleure à peine, et j’insuffle à mes années une ardeur retrouvée.

    Je sors, je ris, je respire à pleins poumons : le vieillard en moi a cédé la place à la jeunesse retrouvée.

    Désormais, je suis jeune, ivre de vie et d’élan! 

    Chafik Ghenai

  • Un enfant ne devrait pas périr

    Un enfant ne devrait pas périr.

    Un enfant, c’est une étincelle dans l’obscurité, une promesse fragile qui agrandit l’univers par un seul sourire.

    Qu’importe que la mort prenne les adultes, jusqu’au dernier, mais qu’elle épargne l’enfant.

    Qu’il vive loin des guerres, loin des conflits que nous tissons de nos mains maladroites.

    Qu’il vive au pays des merveilles, là où le réel n’a pas encore dicté sa tyrannie.

    Qu’il ose, qu’il crée, qu’il doute sans honte.

    Qu’il pleure sans craindre d’être jugé.

    Qu’il reste transparent à lui-même, lumineux malgré ses larmes.

    Un enfant ne devrait pas connaître la fatigue de vivre, ni ce désenchantement si profond que l’idée de mourir se glisse dans ses songes.

    Un enfant ne devrait pas habiter ce monde où l’innocence se meurt, où Dickens se retournerait dans sa tombe,

    où l’humanité semble avoir banni la pureté même de son horizon.

    Un enfant ne devrait pas pleurer de faim, de peur, ni de terreur.

    La faucheuse devrait détourner son regard, au moins durant ce siècle où les larmes enfantines n’émeuvent plus personne.

    Le monde devrait offrir à l’enfant un espace de croissance, un sol fertile où ses rêves prennent racine.

    Il devrait lui abolir la dictature de l’économie, les sentences stigmatisantes, et lui donner sans cesse une vérité bienveillante, claire comme l’eau d’une source.

    Un enfant ne devrait pas périr.

    Il devrait rire, courir, inventer, s’élever dans un jardin infini, peuplé de labyrinthes et d’énigmes à déchiffrer.

    Un enfant ne devrait pas périr.

    Un enfant devrait être éternel.

    Chafik Ghenai

  • Mon bois

    Je suis fait d’un bois tendre, de ceux qui poussent vite comme les arbres à faible densité, mais qui prennent tout leur temps pour mûrir.

    Ma faiblesse réside dans l’usure : il se raye facilement, se laisse aisément manipuler. C’est le bois de prédilection des perfides, des caustiques, des mordants.

    Son défaut – ou son avantage, tout dépend de l’œil qui le regarde – est de s’embraser rapidement. On l’emploie souvent comme bois d’allumage. Ainsi est mon cœur : prompt à la combustion, mais brûlant intensément, pour éclairer.

    Ce bois est muet. Il ne répond pas aux coups. Et s’il lui arrive de se plaindre, il laisse simplement couler sa sève ; mais même alors, elle demeure douce, sucrée, comme celle du bouleau qui s’offre à l’humanité en silence et prodigue tant de bienfaits.

    Chafik Ghenai

    Douceurs au parc de la Merci
  • Les couleurs de la vie

    Elles se cachent derrière les pardons –

    ceux qu’on n’ose pas formuler, par crainte de raviver la même douleur.

    Pardonner suppose de plonger dans les ténèbres de son moi

    pour y déposer quelques brins de lumière.

    Beaucoup préfèrent laisser la noirceur les envahir

    jusqu’à la voir suinter parfois sur leur visage.

    Elles se dissimulent dans la tolérance,

    dépassée par la vitesse du monde.

    La communication instantanée crée un climat de réaction :

    on parle avant d’écouter, on juge avant de comprendre,

    on agit avant de réfléchir.

    Les repères (famille, religion…) se fragmentent.

    On retient ce qui choque plutôt que ce qui importe,

    et le terrain des idées constructives se rétrécit,

    ne laissant presque plus de place à la mansuétude.

    Elles se tapissent aussi dans la considération,

    usée par la fatigue quotidienne et les obligations,

    alors que l’on ne donne d’importance qu’au superflu.

    Elles se perdent encore derrière l’individualisme,

    qui atomise la société, fragmente l’âme déjà en peine

    et la pousse à lutter pour conserver ses couleurs d’origine.

    Enfin, elles résident dans la justice, la tolérance,

    le bon sens, l’humilité, l’abnégation…

    toutes ces valeurs cardinales,

    matrice des couleurs qu’un monde pressé semble vouloir éteindre.

    Chafik Ghenai

  • Où vont-ils, les désenchantements ?

    Partent-ils au ciel ? Ou bien quelque part encore plus haut? 

    Où s’en vont-ils donc, nos désenchantements, lorsqu’ils n’ont plus d’oreilles, plus de cœurs-refuges ?

    Disparaissent-ils tout simplement ? S’en vont-ils vers le Seigneur, ses anges ?

    Ou bien demeurent-ils en nous, là où la dépression tournoie, jusqu’à ce que le mur du réel nous explose au visage et nous révèle de nouvelles voies ?

    Ou peut-être trottent-ils en nous jusqu’à ce que l’anxiété chronique nous alerte qu’il faut aller de l’avant ?

    Parfois, il leur faut un travail compulsif, un sport extrême, des pleurs à profusion pour se dissiper dans l’impermanence… mais ils reviennent. Comment ?

    Est-ce parce qu’ils trouvent dans ce monde toute leur place, comme si ce monde était leur destination finale ?

    Existe-t-il alors un ailleurs où l’enchantement serait éternel ?

    Devons-nous vivre avec le désenchantement en perpétuité — rationalité oblige, diront certains ?

    Ou peut-être pouvons-nous le recréer chaque jour, par nous-mêmes, dans des gestes simples : la poésie, la contemplation, la lecture…

    Ou encore en tissant des liens authentiques, capables de combler ce vide « océanique » et nocturne en nous,

    là où iraient se noyer nos désenchantements.

    Chafik Ghenai


  • Autant on emporte l’humanité

    Est-elle partie avec les vents de l’oubli, cette humanité en nous ?

    L’humain, ce seuil, cette référence par laquelle on mesure la sensibilité, l’altérité, la conscience… est-il condamné à basculer vers son autre condition : l’horreur, l’oubli de toutes ses caractéristiques nobles ?

    Notre fragilité se déguise désormais sous de grands airs, sous des affirmations lancées à tout bout de champ. Se montrer fort est devenu la règle. Mais qui l’a écrite ?

    La conscience, elle, semble dispersée aux quatre vents, au point qu’on ne sait plus où donner de la tête. Quant à la capacité de donner forme à l’invisible — l’art, le ressenti, la poésie — elle se voit menacée par les vents du formatage et du machinal. Machines, quand tu nous tiens… L’homme ne crie plus sa perte : il l’accepte.

    Une perte irréversible ? Non. Le recommencement, je crois, reste toujours à une enjambée. Même quand tout s’effondre, il existe une porte secrète, encore inexplorée, quelque part en nous. Après tout, demain est un autre jour…

    Chafik G.