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  • Au clair de ma lune

    Au clair de ma lune

    Fragments

    La randonnée des volutes

    Je n’avais aucune idée du métier de barista ni même du monde du travail en général, et pourtant, me voilà embarqué dans un bus cahotant qui me menait vers la cafétéria où je devais me présenter pour un poste de barista.

    Dans ce transport bondé, nous étions pressés les uns contre les autres, respirant les fumées du moteur qui s’infiltraient dans la cabine. À cela s’ajoutait ce que la docteure Sarah Brewer® décrit comme un « comportement transitoire non social », autrement dit, l’incivilité ordinaire des trajets en commun.

    Une combinaison qui amplifiait l’anxiété et laissait à chacun le sentiment d’être diminué avant même d’entamer la journée.

    Pourtant, armé d’un sourire d’un Pierrot éclatant et d’un bonheur naïf, j’étais descendu devant la cafétéria, nichée sous un hôtel adjacent à la plage Saint-Cloud1°, prêt à affronter cette première randonnée professionnelle.

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  • La lune est belle, n’est-ce pas ? Le « Je t’aime » des Japonais

    Traduire nos sentiments est-il ardu ? Assurément. Ils naissent bien avant les mots. Au Pays du Soleil Levant, déclarer son amour de façon abrupte est impensable ; l’indicible exige de la poésie. Il faut y mettre de la nuance et de la romance, car la rudesse n’y a pas sa place.

    Quoi de plus gracieux que d’exprimer son attachement à travers cette phrase si simple, attribuée au romancier Natsume Sōseki : « La lune est belle, n’est-ce pas ? »

    Apprenons à traduire nos émois par des formules infinies. Car parfois, la déclaration la plus directe, à force d’être répétée, se perd dans l’accumulation des non-dits, dans l’usure de la routine ou dans la crainte de paraître désuet.

    Puisque les mots figent ce qui est vivant, choisissons de figer en nous le beau, le merveilleux, la paix et l’amour. Soyons, tout simplement, humains.

    Chafik Ghenai

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    L’art de l’aveu au Japon

    L’expression « Tsuki ga kirei desu ne » (月が綺麗ですね) est devenue légendaire grâce à l’écrivain Natsume Sōseki (1867-1916).

    Alors qu’il était professeur, il aurait repris l’un de ses élèves qui traduisait l’anglais « I love you » par une formule japonaise très littérale et trop directe (Ware wa nanji o aisu). Pour Sōseki, un Japonais ne pouvait pas s’exprimer ainsi sans manquer de pudeur. Il a suggéré que pour transmettre la profondeur d’un sentiment, il suffisait de contempler la beauté de la lune ensemble et de dire : « La lune est belle, n’est-ce pas ? ».

  • La saudade:  : la nostalgie à la portugaise ?


    Sur les quais, il reste ceux qui regardent : les femmes, les mères, les amantes, parfois les enfants. Elles n’accompagnent pas le mouvement ; elles l’attendent. Pour elles, le temps ne progresse plus de la même manière : il s’étire, se suspend.

    Il est des mots qui, rien qu’à être prononcés, ralentissent le temps. Ils imposent une douceur, une retenue, comme un pied de nez au flux pressé du monde. Saudade est de ceux-là.

    Un mot qui dit l’absence comme une présence, une fanail allumée dans une maison vide.

    La saudade n’est pas seulement un regret du passé ; elle est une manière d’habiter le présent avec ce qui manque. Elle évoque les départs vers l’inconnu, les visages laissés sur le quai, les promesses sans garantie. Aimer à distance. Espérer sans certitude.

    Peut-on encore espérer la présence dans un monde qui semble parfois vidé de sens ?

    Peut-on aimer malgré tout, alors que tout semble partir, se disperser, s’éloigner vers l’horizon ?

    Nous sommes faits de ce que nous avons perdu autant que de ce que nous avons vécu.

    Sommes-nous condamnés à vivre avec l’Absence — ou est-elle, au contraire, ce qui nous relie encore aux autres, à nous-mêmes, au monde ?

    Chafik Ghenai

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    Historiquement, la saudade s’enracine dans un Portugal façonné par le départ. Dès le XVe siècle, le pays se tourne vers l’océan. Les marins quittent les ports de Lisbonne, de Porto, de Sagres, sans garantie de retour. L’horizon devient une promesse autant qu’une menace. Partir, c’est espérer — mais c’est aussi consentir à la disparition.

  • Fils, où es-tu ?

    J’ai éteint ses cinquante-quatre bougies du souffle de mon indifférence, mais cela n’a fait que raviver son cœur-cocon, qu’il a offert tout entier à sa moitié. Au milieu de mon détachement, je le cherchais en vain. Où es-tu, fils ?

    Je lui ai envoyé des milliers de silences, enrobés de jolis sourires, mais cela n’a fait que l’éloigner de moi et de ma nouvelle famille. Au milieu de ma fausseté et de mon déni, je l’appelais de mes vœux, mais d’autres voix, plus vraies que la mienne, caressaient ses oreilles si attentives. Fils, où es-tu ?

    Mon cœur, si grand et si confortable pour moi et ma nouvelle famille, lui a ouvert toutes ses portes, mais il a décliné l’invitation. Certainement parce que le sien était trop occupé à s’agrandir ailleurs. Au milieu de ma bienveillance projective, j’espérais, contre l’évidence, qu’il accepterait un jour de se complaire chez moi. Mais j’ai compris qu’il habitait un lieu à lui, un « chez-soi » inviolable, qu’il a entièrement dédié à sa tendre épouse. Où es-tu, fils ?

    Je t’ai offert la vie pour que tu sois heureux à mes côtés, par un certain jour chaud de juillet ; mais tu as vécu dans tant de mondes, sauf dans le mien. Je ne te comprendrai jamais, je ne te considérerai jamais et je ne t’aimerai jamais, mon fils. Va donc.

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  • Dialoguons: : Le Pont vers l’Autre

    Dialoguer dépasse le simple cadre de la conversation ; cela touche à l’essence même de la pensée et de l’être. Le dialogue est le chemin vers la vérité, il en est l’accès. Il constitue la méthode principale de la philosophie socratique : la maïeutique. En ce sens, l’isolement est l’ennemi du dialogue.

    Mettre en présence des avis opposés rapproche les Hommes de la vérité, de la Solution. Cela dissout le conflit en obligeant les deux parties à admettre leurs propres limites et leurs erreurs. Sans dialogue, il n’y a point de critique constructive.

    Dialoguer établit une relation fondamentale avec l’Autre. Emmanuel Levinas a souligné que l’existence de notre propre conscience est indissociable de la présence d’autrui. Ne nous fuyons pas.

    Le dialogue apporte de la cohésion et de la confiance au sein des familles. Si chacun se sent entendu, il se sent valorisé ; cela préserve la santé émotionnelle, trop souvent reléguée au second plan.

    Il est également le seul rempart contre la guerre. La diplomatie permet de comprendre les enjeux culturels et politiques des autres nations. À l’inverse, l’absence de dialogue engendre des crises, des tensions, des interprétations erronées et, finalement, la violence.

    Se rappeler que l’Autre détient toujours une information que nous n’avons pas encourage la remise en question, la curiosité et l’entente. Métaphoriquement, le dialogue est un pont : il aide à traverser d’une rive à l’autre, d’une divergence à une autre, et même d’une conviction à une autre. Encore faut-il accepter de le franchir.

    Chafik Ghenai

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  • Jouons

    Le Jeu : L’Urgence de la Gratuité

    « L’homme n’est pleinement homme que là où il joue. » Cette pensée de Schiller nous rappelle que le jeu n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale, une activité aussi archaïque et essentielle que le langage lui-même.

    En jouant, nous abaissons nos tensions physiologiques et réactivons notre corps sans le contraindre. Mais plus précieux encore : le jeu réveille en nous le mouvement. Il convoque le vivant là où la sédentarité nous avait endormis. Il rallume l’imaginaire, trop souvent éteint par le poids de la routine, la tyrannie de la conformité et le confort stérile des réponses toutes faites.

    Le jeu est, en réalité, l’acte le plus sérieux qui soit. Il est l’unique instant où nous cessons d’être des outils au service d’une fin extérieure. En suspendant l’obsession du but, il nous libère. Même l’écriture, dans la quête de Mallarmé pour le pur acte poétique, se révèle être un jeu sacré avec le hasard.

    Par sa nature même, le jeu désamorce la violence brute. Qu’il s’incarne dans le sport ou la fête, il crée du lien et fonde les cultures. Au sein du couple, il devient un véritable acte de survie affective : il désarme les rapports de force, suspend le jugement et permet de traverser les crises sans les fossiliser. Par lui, l’érotisme de l’inattendu retrouve sa place.

    Puisqu’il est gratuit — ou du moins devrait l’être —, le jeu soigne nos blessures et nous apaise par la seule magie du plaisir.

    Jouons.

    Chafik Ghenai

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